‹‹TUTELLE POSTCOLONIALE›› : Cheikh FAYE Parle D’une Recolonisation Économique

TUTELLE POSTCOLONIALE ( Le Senegal, 13e Territoire D’outre Mer De La France ), tel est l’intitulé de l’ouvrage de Cheikh FAYE, professeur agrégé à l’université du Québec à Chicoutimi ( UQAC ), qui relate en partie la mainmise française sur l’économie de l’ex colonie.
L’auteur partage (ci dessous) quelques feuilles extraites de son œuvre, faisant montre du grand retour des entreprises françaises, signé : LA RECOLONISATION ÉCONOMIQUE
Le grand retour des entreprises françaises : la recolonisation économique
Depuis 2012, on constate une présence, de plus en plus importante, tant du point de vue du nombre que celui du montant des contrats décrochés, des entreprises françaises au Sénégal. Ce regain de la présence des entreprises françaises est favorisé par le démarrage concomitant de nombreux programmes d’investissements massifs et multisectoriels articulés autour Plan Sénégal émergent (PSE). Selon Amadou Oury Diallo, « ce retour remarqué des groupes français remonte à l’arrivée aux affaires du président sénégalais (NDLR: MackySall) ».
C’est ainsi que Bolloré Africa logistics est revenu au Port de Dakar en se voyant attribué, le 28 novembre 2013, la concession du terminal roulier, « Roll on Roll off » (Roro), pour une durée de vingt-cinq années. Durant cette période, il doit réaliser l’allongement et l’approfondissement des quais pour accueillir des navires de plus grandes capacités ainsi que la construction d’un parking de 30 000 m2. Le 27 novembre 2013, soit vingt-quatre heures avant le retour acté de Bolloré Africa logistics au Port de Dakar, le groupe NECOTRANS, a bénéficié de l’État sénégalais, d’une concession de vingt-cinq pour gérer le terminal vraquier du Port de Dakar par où transite les matériaux pondéreux non alimentaires (phosphates, ciment, minerais, etc.). Un lucratif contrat en contrepartie d’investissements à réaliser somme toute modestes.
Le big deal ou le jackpot des entreprises françaises au Sénégal, sous l’ère Macky Sall reste, sans aucun doute, le projet de réalisation d’un train express régional (TER) qui reliera Dakar à l’aéroport international de Diass en passant par Diamniadio, soit une distance de 57 km parsemée de 14 stations. En effet, lors de sa visite d’État en France, en décembre 2016, le Président Macky Sall s’est transformé en père Noël pour les 850 travailleurs de l’usine Alstom de Reichshoffen menacée de fermeture, faute de commandes. L’État du Sénégal passe commande au Groupe Alstom quinze TER de type Coradia Polyvalent bi-mode, diesel et électrique, de quatre voitures chacun. Le Président de la République s’est rendu sur place, le 19 décembre2016, pour visiter l’usine et officialiser le contrat.
Le projet TER bénéficie d’un prêt de l’État français par le biais du Groupe AFD d’un montant de 200 millions d’euros (plus de 131 milliards de francs CFA). La construction et la livraison des 15 TER impliqueront, en plus du Groupe Alstom, deux autres groupes français que sont ENGIE et THALES. Le prix d’acquisition de ces 15 TER s’établit à 225 millions d’euros (un peu plus de 147 milliards de francs CFA).La construction des 57 km de voies ferrées est confiée au groupe EIFFAGE pour un montant de 373,5 millions d’euros, soit près 245 milliards de francs CFA. Et, cerise sur le gâteau, c’est deux compagnies de transport françaises, la Régie autonome des transports parisiens (RATP) et la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) qui seront chargées d’assurer l’exploitation et la maintenance de la ligne.
Tout cela ressemble aux frasques d’un nouveau riche qui rentre dans un magasin de cadeaux, en cette veille de Noël et, pour épater la galerie et dissimuler son émerveillement, il ramasse tout ce qui lui tombe sous les bras sans en avoir nécessairement besoin. Sauf que, à la différence près, l’argent qu’il dépense lui a été prêté en partie et que, ultimement, c’est le peuple qui paiera la note !
Officiellement, un tel projet coûterait au Sénégal, d’après les chiffres officiels communiqués parle Gouvernement, « au total 656 milliards(568 milliards au début et un avenant de 88 milliards, soit 15% du coût dedépart) ». Il convient de signaler que ces montants sont hors taxes et hors douane.
Si on intègre l’ensemble des avenants signés depuis le démarrage des travaux, les taxes (fiscales et douanières) qui s’y appliquent, les intérêts à payer et le coût du dédommagement des déguerpis, cela dépasserait allègrement le cap des 1 000 milliards de francs CFA. Ce qui classe, tout simplement, cet investissement dans la classe des dépenses somptuaires et improductives au regard des véritables priorités nationales.
D’autres entreprises françaises ne sont en reste. Total E & P Senegal a conclu, avec l’État du Sénégal, en mai 2017, deux contrats de recherche et de partage de production d’hydrocarbures (CRPPH), Rufisque Offshore profond (ROP) et Ultra deep offshore (UDO), considérés comme des endroits très prometteurs. Certaines entreprises françaises ont renforcé leur présence au Sénégal en faisant une mainmise sur de lucratifs contrats. C’est le groupe EIFFAGE Sénégal, qui, à travers sa filiale la SENAC SA, bénéficie d’une concession lui permettant d’assurer l’exploitation des autoroutes à péage pendant trente années, sous le mode d’un partenariat public — privé, alors l’essentiel des investissements ayant permis de construire ces autoroutes a été l’œuvre de l’État. Le groupe a raflé aussi, par entente directe, le tronçon Diamniadio — Aéroport de Diass dont le coût dépasserait la bagatelle de 80 milliards de francs CFA.
Le projet Keur Momar Sarr 3 (KMS3) qui aura une capacité finale de traitement de 200 000 m3 d’eau par jour, vise à couvrir, à l’horizon 2035, les besoins en eau potable des populations de la région de Dakar ainsi ceux des localités traversées par la conduite du Lac de Guiers. Son coût est évalué, selon les informations rendues publiques par la Présidence de la République du Sénégal, à 274 milliards de francs CFA. Pour les travaux de conception et de réalisation de l’usine de traitement et de pompage d’eau potable, l’avis d’attribution provisoire, publié le 1er février 2018 par le Directeur général de la SONES, fait état d’un marché de 48,1 milliards de francs CFA attribué à SUEZ associée, pour la circonstance, au Consortium d’Entreprise (CDE). Pour rappel, c’est SUEZ qui avait remporté le projet KMS2, en 2003, alors que c’était un certain Macky Sall (devenu par la suite Président de la République) qui était le ministre d’État en charge de l’hydraulique. C’est encore SUEZ, à travers sa filiale SEN’EAU, qui vient de réussir à supplanter, depuis le 1erjanvier 2020, la SDE en remportant le juteux contrat d’affermage de la distribution urbaine d’eau potable. Pour terminer sur ce chapitre hydraulique,il est intéressant de noter que c’est encore le groupe EIFFAGE, à travers ses filiales EIFFAGE Sénégal et EIFFAGE Génie Civil, qui a été adjucataire du lot 2du projet KMS3 (fourniture et pose de 38 kilomètres de tuyaux en fonte ductile de 1 500 mm de diamètre) d’un coût initial de 34 millions d’euros (plus de 22milliards de francs CFA).
La liste des contrats attribués aux compagnies françaises au Sénégal, depuis 2012, présentée ci-dessus, est loin d’être exhaustive. Elle n’est qu’indicative pour montrer le retour en force et la mainmise de la France sur le Sénégal et son économie. Même les entreprises françaises venues s’installer tout récemment au Sénégal parviennent à se tailler une bonne place en réussissant à capter des marchés très lucratifs. On peut citer le cas du Groupe ATOS, arrivé au Sénégal en fin décembre 2014, qui s’est vu confier de juteux contrats notamment la fourniture et l’installation d’un supercalculateur (d’un coût de 15 millions d’euros, soit près de 10 milliards de francs CFA) au Centre national de calcul scientifique de Diamniadio ainsi que l’acquisition et la mise en œuvre, d’un coût de 7 milliards de francs CFA, d’un système électronique intégré́ de gestion de l’information financière dans le cadre du Projet de coordination des réformes budgétaires et financières (PCRBF).
BOLLORÉ : un retour au Port de Dakar à la saveur d’une vengeance
Le Groupe Bolloré est présent au port de Dakar depuis 1926, en dehors d’une courte période (2007 – 2013) où il y était délogé par Dubai Ports World (DPW) qui lui a été préféré pour la concession du port à conteneurs. Il y est revenu, le 28 novembre 2013, en bénéficiant d’un contrat de concession du terminal des navires rouliers, dits « RoRo ». Ce type de terminal est exploité pour l’importation et l’exportation de voitures ou de camions. La concession est d’une durée de 25 ans à partir de mars 2014 (fin prévue en février 2039). Un retour à saveur de revanche, car il avait contesté, vainement, son éviction en 2006. (…).
On peut noter déjà une première faveur faite au Groupe Bolloré en réduisant, de moitié, la participation du Port Autonome de Dakar dans le capital (5%) de sa structure chargée de mettre en œuvre le contrat de concession, comparativement aux mêmes types de contrats accordés à d’autres concessionnaires : DP World (10%) et NECOTRANS (10%). Cela ressemble à une démarche contractuelle un peu bizarre lorsqu’on sait que ce type d’activité est très rentable : plus la participation au capital est élevée, plus les dividendes à recevoir seront consistants. Ou, tout simplement, cela ressemble à une sorte de « compensation » de la part du nouveau régime pour essayer de corriger la décision du précédent régime qui avait conduit le Groupe Bolloré à sortir de l’espace portuaire sénégalais après 80 ans de présence. (…).
Un contrat de concession de 25 ans en contrepartie d’investissement de 64 milliards de francsCFA, soit 2,5 milliards FCFA / an, cela relève véritablement du bradage. Un investissement annuel de 2,5 milliards de francs CFA rentrerait parfaitement dans les cordes du Port autonome de Dakar. À défaut, un regroupement des acteurs portuaires sénégalais aurait pu, facilement, réaliser un tel niveau d’investissement avec l’appui, tant soit peu de l’État. (…).
Plus désolant, c’est lorsqu’on compare ce montant (64 milliards de francs CFA) à celui que le Groupe Bolloré, en consortium avec les groupes AP Møller Terminal et Bouygues, a accepté de débourser, à la même année, pour obtenir le contrat de concession du second terminal à conteneurs du port d’Abidjan. En effet, dans une étude sur les stratégies des opérateurs sur la façade ouest-africaine, le professeur Jean Debrie révèle que ce consortium, pour obtenir la concession de 25 ans, a mis sur la table pas moins de 400 millions d’euros (plus de 262 milliards de francsCFA) d’investissements notamment pour financer l’acquisition des équipements de manutention (6 portiques de quai et 15 portiques de parcs), la réalisation des travaux de superstructure et l’implantation de systèmes d’informations. (…).
La concession du terminal vraquier à NECOTRANS : une nébuleuse
Au moment des faits, en 2013, le Groupe NECOTRANS était l’un des grands opérateurs évoluant dans le domaine de la logistique internationale avec une implantation dans plus de 30 pays africains. Ce qui en faisant le plus redoutable concurrent du Groupe Bolloré en terre africaine.
En novembre 2013, le Groupe NECOTRANS a bénéficié d’un contrat de concession, de 25 ans, portant sur le terminal vraquier multi produits sis au mole 8 du Port de Dakar.Ce qui lui permet de mettre la main sur toutes les opérations portuaires portant sur les produits et marchandises autres qu’alimentaires (minerais,phosphate, ciment, clinker, attapulgite, charbon…) notamment sur une superficie portuaire de 91 000 m2. Plusieurs journaux avaient rapporté que la signature de ce contrat de concession avait donné lieu au paiement de 2 milliards de francs CFA en guise de ticket d’entrée. NECOTRANS s’engageait à investir, sur la durée du contrat, 74 millions d’euros, soit 48,5 milliards defrancs CFA, pour notamment construire un nouveau quai de 500 mètres de longafin de pouvoir accueillir des navires de grands tonnages et acquérir des équipements adaptés (grues, trémies, camions, véhicules, etc.). Cette concession faite NECOTRANS a suscité, pour sa part également, plusieurs contestations dont les plus virulentes sont venues des acteurs du milieu portuaire comme le Syndicat des entreprises de manutention des ports du Sénégal (SEMPOS).
48,5 milliards d’investissements en 25 ans, revient à un investissement annuel moyen de 1,94 milliard de francs CFA. Les acteurs portuaires sénégalais auraient pu, facilement, remplir le cahier des charges s’il leur avait été donné l’opportunité de s’occuper du développement du terminal vraquier. Plusieurs de ces acteurs portuaires avaient attiré l’attention des autorités sur le fait que le Groupe NECOTRANS est exsangue financièrement et comptait surtout sur la valeur du contrat de concession qui lui était consenti (particulièrement sur lavaleur du terrain de 91 000 m2) pour obtenir l’argent nécessaire au financement de ses engagements.
Les faits leur ont donné raison, car moins de quatre années après l’obtention du contrat deconcession, un jugement de liquidation judiciaire de NECOTRANS est rendu, en août 2017, par le tribunal de commerce de Paris et une bonne partie de ses actifs récupérés par un consortium mené par Vincent Bolloré.
Plus grave, on apprenait, en juillet 2019, que non seulement que sa filiale, Terminaux Vraquiers du Sénégal (TVS), chargée de lagestion du contrat de concession est vendue à Sea Invest, mais également que NECOTRANS, pour réaliser les investissements auxquels elle s’était engagée, « avait obtenu un prêt de 26 milliards de francs CFA auprès d’un pool bancaire grâce à une garantie de l’ancienne Direction générale du Port autonome de Dakar ». (…) Cette opération, sur laquelle les autorités sénégalaises n’ont pas ou ont peu communiqué soulève moult questions : sur quelles bases Sea Invest a-t-elle hérité le contrat de concession anciennement octroyé à NECOTRANS ? (est-ce que l’acquisition de TVS suffit à elle seule pour que Sea Invest hérite automatiquement de la concession ?) ; si la garantie du Port autonome de Dakar s’avérait juste,qu’adviendrait-il des 26 milliards que NECTRANS avait empruntés ? Est-ce que cette opération a donné lieu à toutes les déclarations, à tous les paiements rendus obligatoires par les lois sénégalaises notamment par le Code général des impôts ? Autant de questions, et bien d’autres, qui n’ont reçu aucune réponse ou explication de la part des autorités sénégalaises qui ne se lassent,pourtant de discourir sur la bonne gouvernance. La reddition des comptes, elles ne semblent pas connaître !

Author: La Rédaction

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